Guide d'autodéfense numérique

Les revers de la mémoire numérique

De nos jours, les ordinateurs, Internet et les téléphones portables tendent à prendre de plus en plus de place dans nos vies. Le numérique semble souvent très pratique : c’est rapide, on peut parler avec plein de gens très loin, on peut avoir toute son histoire en photos, on peut écrire facilement des textes bien mis en page… mais ça n’a pas que des avantages ; ou en tout cas, ça n’en a pas seulement pour nous, mais aussi pour d’autres personnes qu’on n’a pas forcément envie d’aider.

Il est en effet bien plus facile d’écouter discrètement des conversations par le biais des téléphones portables que dans une rue bruyante, ou de trouver les informations que l’on veut sur un disque dur, plutôt que dans une étagère débordante de papiers.

De plus, énormément de nos informations personnelles finissent par se retrouver publiées quelque part, que ce soit par nous-mêmes ou par d’autres personnes, que ce soit parce qu’on nous y incite — c’est un peu le fond de commerce du web 2.0 — , parce que les technologies laissent des traces, ou simplement parce qu’on ne fait pas attention.

Rien à cacher ?

« Mais faut pas être parano : je n’ai rien à cacher ! » pourrait-on répondre au constat précédent…

Deux exemples tout simples tendent pourtant à montrer le contraire : personne ne souhaite voir ses codes secrets de carte bleue ou de compte eBay tomber entre n’importe quelles mains. Et personne non plus n’aimerait se faire cambrioler parce que son adresse a été publiée sur Internet malgré soi et son absence confirmée sur les réseaux sociaux.

Mais au-delà de ces bêtes questions de défense de la propriété privée, la confidentialité des données devrait être en soi un enjeu.

Tout d’abord, parce que ce n’est pas nous qui jugeons de ce qu’il est autorisé ou non de faire avec un ordinateur. Des personnes sont arrêtées sur la base des traces laissées par l’utilisation d’outils numériques dans le cadre d’activités qui ne plaisaient pas à un gouvernement, pas forcément le leur d'ailleurs — et pas seulement en Chine ou en Iran.

Beaucoup de gens, que ce soient les gouvernants, les employeurs, les publicitaires ou les flics1, ont intérêt à obtenir l’accès à nos données. La place croissante que prend l’information dans l’économie et la politique mondiales ne peut que les encourager. On sait d'ailleurs déjà qu'ils ne se gènent pas pour faire des recoupements entre les individus. Or, que savons-nous des pratiques légales et illégales de nos proches ?

De plus, comment savoir si ce qui est autorisé aujourd’hui le sera demain ? Les gouvernements changent, les lois et les situations aussi. Et cela peut aller extrêmement vite, comme de nombreuses personnes ont pu le constater avec l'application de l'état d'urgence en France, reconduit depuis fin 20152. Si on n’a pas à cacher aujourd’hui, par exemple, la fréquentation régulière d’un site web militant, comment savoir ce qu’il en sera si celui-ci se trouve lié à un processus de répression ? Des traces auront été laissées sur l’ordinateur… et pourraient être employées comme éléments à charge.

Mettre en place des pratiques de protection des données lorsqu'on a le sentiment de ne pas directement en avoir besoin permet aussi de les rendre plus « normales », plus acceptables et moins suspectes. Les personnes qui n'ont pas d'autre possibilité pour survivre que de cacher leurs activités numériques nous en seront reconnaissantes, sans aucun doute.

De manière générale, nous bridons nos actions dès que nous savons que d'autres peuvent nous écouter, nous regarder ou nous lire. Chanterions-nous sous la douche si l'on savait que des micros y sont installés ? Apprendrions-nous à danser si des caméras étaient pointées sur nous ? Écririons-nous une lettre intime aussi librement si une personne lisait par dessus notre épaule ? Avoir des choses à cacher n'est pas seulement une question de légalité, mais aussi d'intimité.

Ainsi, à l’époque des sociétés de contrôle de plus en plus paranoïaques, de plus en plus résolues à traquer la subversion et à voir derrière chaque être humain un terroriste en puissance qu’il faut surveiller de près, se cacher devient un enjeu politique et de fait collectif. Ne serait-ce que pour mettre des bâtons dans les roues de ceux qui nous voudraient transparentes et repérables en permanence.

Tout ça peut amener à se dire que nous n’avons pas envie d’être contrôlables par quelque « Big Brother » que ce soit. Qu’il existe déjà ou que l’on anticipe son émergence, le mieux est sans doute de faire en sorte qu’il ne puisse pas utiliser, contre nous, tous ces merveilleux outils que nous offrent — ou que lui offrent — les technologies modernes.

Alors, ayons aussi quelque chose à cacher, ne serait-ce que pour brouiller les pistes !

Comprendre pour pouvoir choisir

Ce guide se veut une tentative de décrire dans des termes compréhensibles l’intimité (ou plutôt son absence) dans le monde numérique ; une mise au point sur certaines idées reçues, afin de mieux comprendre à quoi on s’expose dans tel ou tel usage de tel ou tel outil. Afin, aussi, de pouvoir faire le tri parmi les « solutions », jamais inoffensives si l’on ne se rend pas compte de ce contre quoi elles ne protègent pas.

À la lecture de ces quelques pages, on pourra avoir le sentiment que rien n’est vraiment sûr avec un ordinateur ; eh bien, c’est vrai. Et c’est faux. Il y a des outils et des usages appropriés. Et souvent la question n’est finalement pas tant « doit-on utiliser ou pas ces technologies ? », mais plutôt « quand et comment les utiliser (ou pas) ? »

Prendre le temps de comprendre

Des logiciels simples d’utilisation meurent d’envie de se substituer à nos cerveaux. S’ils nous permettent un usage facile de l’informatique, ils nous enlèvent aussi toute prise sur les bouts de vie qu’on leur confie.

Avec l’accélération des ordinateurs, de nos connexions à Internet, est arrivé le règne de l’instantanéité. Grâce au téléphone portable et au Wi-Fi, faire le geste de décrocher un téléphone ou de brancher un câble réseau à son ordinateur pour communiquer est déjà désuet.

Avoir de la patience, prendre le temps d’apprendre ou de réfléchir deviendrait superflu : on veut tout, tout de suite, on veut la solution. Mais cela implique de confier de nombreuses décisions à de distants experts que l’on croit sur parole. Ce guide a pour but de proposer d’autres solutions, qui nécessitent de prendre le temps de les comprendre et de les appliquer.

Adapter ses pratiques à l’usage qu’on a du monde numérique est donc nécessaire dès lors qu’on veut, ou qu’on doit, apporter une certaine attention à son impact. Mais la traversée n’a que peu de sens en solitaire. Nous vous enjoignons donc à construire autour de vous votre radeau numérique, à sauter joyeusement à bord, sans oublier d’emmener ce guide et quelques fusées de détresse pour envoyer vos remarques à guide@boum.org.

Un « guide »

Ce guide est une tentative de rassembler ce que nous avons pu apprendre au cours de nos années de pratiques, d’erreurs, de réflexions et de discussions pour le partager.

Non seulement les technologies évoluent très vite, mais nous avons pu commettre des erreurs ou écrire des contre-vérités dans ces pages. Nous tenterons donc de tenir ces notes à jour à l’adresse : https://guide.boum.org/.

Afin de rendre le tout plus digeste, nous avons divisé tout ce que nous souhaitions raconter en deux tomes. Qu’on se trouve avec uniquement un ordinateur ou que ce dernier soit connecté à un réseau, cela représente des contextes différents, donc des menaces, des envies et des réponses différentes elles aussi.


  1. On utilise ici le terme « flics » tel qu’il est défini dans l’introduction de Face à la police / Face à la justice.

  2. Wikipédia, 2017, État d'urgence en France.